chasse au lion à l’arc

#3826
Redbow
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[left]Extraits :
Point de vue
“Ce film prend la forme d’un conte destiné aux enfants. En faisant cela, Jean Rouch donne ses lettres de noblesse au désir de pédagogie et inscrit le film dans le prolongement des peintures rupestres qui, dans la brousse, sont les seuls témoignages du mode de vie des « hommes d’avant » ; le cinéma est là pour conserver la mémoire des héros d’aujourd’hui. La forme du commentaire rend hommage à la place de la tradition orale dans la culture africaine et perpétue cette mémoire mais c’est Jean Rouch lui-même qui dit  : « Les enfants, écoutez… ». Car la temporalité du film – tourné sur sept années – le place au basculement d’un moment de l’histoire du cinéma initié par Rouch lui-même : celui du cinéma direct.”

…”Jean Rouch met ici en œuvre sa conception de l’anthropologie partagée qui est sa réponse au défi que représente le fait de vouloir « filmer l’autre », un « autre » différent de soi et qu’on ne peut pas réduire à son désir ou à la seule logique cinématographique. Ce problème inhérent au geste documentaire se pose de manière cruciale pour l’ethnologue qui veut rendre compte d’une altérité radicale sans condescendance. L’une des batailles de Rouch consistait donc à trouver une alternative au « baroque colonial  », à « l’exotisme aventureux  » ou «  la sécheresse du bilan scientifique dans le champ du documentaire ethnographique.”

Le documentaire et la fiction
…”On pourra évoquer la spécificité du film documentaire en expliquant que cette catégorie de films met en scène des personnes réelles qui vivent devant la caméra des situations de leurs propres vies. Leur histoire ne doit rien à l’écriture d’un scénario préalable. Le cinéaste doit forger son film en se pliant aux exigences de la vie réelle comme en témoigne le fait que Jean Rouch ait dû interrompre le tournage quand la chasse a échoué et le reprendre des mois plus tard. Il lui a fallu des années pour recueillir tous les éléments nécessaires à l’histoire qu’il voulait raconter. ”

La mort des animaux 
“Le film pourra paraître cruel parce qu’il met en scène avec insistance la mort des animaux. Il sera donc nécessaire de resituer cette représentation dans son contexte comme le fait le film lui-même. Dans son prologue, il nous est dit que la relation entre l’homme et l’animal est fondée sur le respect mutuel et la complémentarité. Le lion tue les vaches malades pour épargner le troupeau et les enfants « ont besoin d’entendre le rugissement des lions pour dormir ». Si le lion utilise sa force par pure méchanceté, l’homme peut le tuer mais seul le chasseur au lion à l’arc en a le droit parce qu’il connaît les rituels magiques qui permettront de préserver l’équilibre entre l’homme et la nature. Le pouvoir de tuer le lion implique un savoir-faire secret, et un grand mérite : un chasseur qui a fait une mauvaise action peut gâter la chasse. La symétrie entre l’homme et l’animal est une constante de ces rituels : l’homme qui tue l’enfant du lion sait qu’il risque de perdre un enfant à son tour, le chasseur doit demander pardon à l’animal et libérer son âme pour ne pas devenir fou. Tous ces rituels ont pour but d’alourdir de sens la mise à mort de l’animal quand elle est nécessaire pour ne pas la banaliser.

On pourra donc finalement comparer ces pratiques avec celles qui ont cours dans la société industrielle occidentale. Dans les abattoirs modernes, les bêtes sont assimilées à de la matière première et leur vie n’a aucune valeur. Le travail à la chaîne et la massification font perdre tout son sens à la mort des animaux. Mais la symétrie existe aussi, même si on veut l’ignorer, car les travailleurs des usines d’abattoir font de nombreux cauchemars et leur corps est lui aussi détruit par le travail à la chaîne. ”

Fiche réalisée par Caroline Zéau,
enseignante, chercheuse, spécialiste
du cinéma documentaire